La politique du renoncement
L'un des grands paradoxes de la France, pays des droits de l'homme, c'est l'impunité policière. Faut-il s'en étonner ? Un état policier qui se transforme en donneur de leçons et prompt à dénoncer des dictatures pas toujours avérées.
La France c'est « Faites ce que je dis, mais ne dites surtout pas ce que je fais ! »
Et bien si justement. De plus en plus de voix s'élèvent contre le laxisme et, même si ce n'est pas dit comme ça ; le terrorisme d'état.
Les bavures policières sont de plus en plus nombreuses, conduisant souvent à la mort. Les plus septiques et optimistes diront qu'il y a toujours eu des bavures venant de ceux qui se prennent pour la loi, alors qu'ils n'en sont que les représentants. C'est sûrement vrai, mais les moyens de communications aidant, la plupart de ces bavures sont dénoncées au grand jour. Cependant, ne comptez pas sur les médias classiques, à la botte des gouvernants et multinationales de la désinformation pour dénoncer ces états de faits. Les informations, il faut les chercher car elles existent et surtout les faire circuler, comme cet appel.
L'exemple des États-Unis est, volontairement ou non, pris en exemple. C'est-à-dire que la France a la fâcheuse tendance à copier le modèle, le rêve américain, qu'il soit bon ou mauvais. Il n'est pas nécessaire de sortir des grandes écoles pour différencier les bons et mauvais exemples.
Gaulois.
Face à l’impunité policière en France
par Trente signataires
5 décembre 2014
http://lmsi.net/La-politique-du-renoncement
Après l’agitation médiatique et politique sur l’impunité policière outre-Atlantique, des élus, des universitaires et des acteurs associatifs rappellent qu’on « recense en moyenne un mort par mois des suites d’un contrôle d’identité ou d’une interpellation policière » en France. « Aujourd’hui plus qu’hier, nous nous demandons si ceux qui ont partagé notre colère et notre détermination deviennent sourds, muets et immobiles lorsqu’ils atteignent les plus hauts sommets du pouvoir. »
L’impunité policière aux Etats-Unis a ému. Elle a ému la France entière, ses représentants politiques, ses médias. Tous ont dénoncé des « crimes racistes » scandaleux, à l’image de la fracture raciale du pays ; tous ont condamné cette « justice à deux vitesses », signe d’un pays qui va mal et dont la société est la triste et passive héritière de l’ère esclavagiste, puis ségrégationniste.
Nous aurions aimé nous prévaloir de la couverture médiatique pour une fois explicite sur le sujet, pouvoir être fiers de nos représentants de tant s’indigner. De tant avoir à dire. Nous aurions aimé pouvoir nous indigner avec eux, et faire corps face à une injustice si flagrante, si violente, si destructrice.
Seulement voilà, l’agitation médiatique et politique sur l’impunité policière outre-Atlantique n’a d’égal que le silence entourant l’impunité policière en France. On l’oublierait presque ces temps-ci, tant la mort d’un jeune botaniste blanc et engagé a créé des remous, mais il est rare, très rare, que les décès liés à des interventions policières génèrent de l’intérêt médiatique, politique et/ou judiciaire. Ce sont des morts silencieuses, des morts muselées sous peine de donner à voir les penchants racistes de nos institutions pour lesquelles le non-blanc est toujours présumé coupable... parfois même de sa propre mort.
Rien d’étonnant donc à ce que nos concitoyens ignorent que, depuis des décennies, on recense en moyenne un mort par mois des suites d’un contrôle d’identité ou d’une interpellation policière. Année particulièrement meurtrière, depuis le mois d’août 2014, ils sont déjà 9 à avoir péri sous les coups de poings, de balles ou de Taser des forces de l’ordre.
Et cette réalité-là fait mal.
Elle fait mal aux victimes de violences policières et à leurs familles, à toutes celles et ceux qui ont perdu des proches et qui entendent le ministre de l’Intérieur rabâcher que les policiers et les gendarmes sont « de grands républicains », qu’ils sont exemplaires.
Elle fait mal aux membres de la société civile, acteurs associatifs et chercheurs, qui ont espéré le changement promis et qui ont voulu, en célébrant notamment l’arrivée d’une grande militante au ministère de la Justice, croire qu’il y aurait, au moins sur ces questions, un travail de fond, une avancée.
Elle fait mal aux Français qui se demandent si leur vie, à eux, vaut une vie américaine.
A la veille de l’anniversaire de la mort de Malik Oussékine, tabassé par des policiers alors qu’il rentrait d’un club de jazz le 6 décembre 1986, le constat est amer. Aujourd’hui comme hier, en France comme aux Etats-Unis, la police tue, en toute impunité, des noirs, des Arabes, des Rroms, des jeunes et moins jeunes, militants comme simple passants, habitants de quartiers populaires, dans l’hexagone comme dans les DOM-TOM. Aujourd’hui comme hier, ici comme là-bas, nous sommes en colère, nous sommes en deuil.
Mais aujourd’hui plus qu’hier, nous nous demandons si ceux qui ont partagé nos larmes et notre douleur, notre colère et notre détermination, deviennent sourds, muets et immobiles lorsqu’ils atteignent les plus hauts sommets du pouvoir ; si ceux qui appelaient au combat pour empêcher la France de ruser avec ses valeurs se mettent eux-mêmes à ruser ; si ceux dont le courage politique ne recule face à aucune résistance considèrent que nos morts, nos blessés et nos mutilés ne méritent pas même l’esquisse d’un combat... Qui espèrent-ils trouver, demain, lorsqu’ils appelleront à s’unir pour combattre un ennemi commun ?
Nous avons soumis nos réflexions et notre expertise, produit de nos recherches comme de nos expériences de terrain. Nous avons fait maintes propositions de rencontres, de réajustements, de réformes. Nous avons laissé passer du temps, beaucoup de temps. Et nous vous avons vu abandonner promesse après promesse, résolution après résolution.
L’heure du bilan arrivé, il faudra que chacun assume la responsabilité de ses choix et de ses renoncements ; que chacun assume la responsabilité de cette indifférence qui nous a heurtés et qu’aucun d’entre nous ne saurait oublier.
P.-S.
Cet appel est paru, ce vendredi 5 décembre, sur le site Mediapart.
Signataires
Sihame Assbague, consultante, collectif Stop le contrôle au faciès
Amal Bentounsi, co-auteure de Permis de tuer (Editions Syllepse, 2014), fondatrice du collectif Urgence notre police assassine
Youssef Bouzidi, collectifs Aclefeu & Stop le contrôle au faciès
Medy Bigaderne, adjoint au maire de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis)
Sarah Carmona, historienne, chercheur, association Regards de Femmes Tsiganes
Rachid Chatri, La Balle au Centre & collectif Stop le contrôle au faciès
Pierre Chopinaud et Saimir Mile, association La Voix des Rroms
Kamel Djellal, Collectif Citoyens & Stop le contrôle au faciès
Rokhaya Diallo, journaliste, activiste
François Durpaire, historien, écrivain
Farid El Yamni, co-auteur de Permis de tuer, collectif Vérité et Justice pour Wissam
Éric Fassin, enseignant-chercheur, sociologue
Nacira Guénif, professeure, Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis
Abdellali Hajjat, sociologue, Université Paris Ouest Nanterre
Amadou Ka, Les Indivisibles & collectif Stop le contrôle au faciès
Nadir Kahia, Banlieue + & collectif Stop le contrôle au faciès
Hanane Karimi, sociologue spécialisée en éthique
Thomas Kirszbaum, chercheur associé à l’ISP/ENS Cachan
Nassim Lachelache, adjoint au maire de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne)
Franco Lollia, collectifs Brigade anti-négrophobie & Stop le contrôle au faciès
Ahcen Meharga, conseiller municipal de Gennevilliers (Hauts-de-Seine)
Pap Ndiaye, historien, spécialiste de l’Amérique du Nord et de la condition noire
Elsa Ray, Collectif contre l’islamophobie en France & Stop le contrôle au faciès
Maboula Soumahoro, civilisationniste, maître de conférence
Sihem Souid, auteure de Omerta dans la Police (Ed. Le Cherche Midi, 2010)
Pierre Tevanian, professeur de philosophie, collectif Les mots sont importants
Louis-Georges Tin, porte-parole du Conseil représentatif des associations noires (Cran)
Sylvie Tissot, sociologue, collectif Les mots sont importants
Françoise Vergès, politologue, chercheur
Youssouf, collectifs Ferguson in Paris & Stop le contrôle au faciès