• La Radioprotection en France

    Voici quelques éléments de réflexion très éclairants sur la politique de radioprotection. Gaulois.

    Point  de vue de Yves Lenoir :

    En matière de radioprotection, les choses sont fluctuantes en France.
    un décret de 1966 signé du Ministre de la santé (dont dépendait le SCPRI - Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants) et du 1er Ministre institue le secret sur toutes les mesures de radiation et soumet les employés du service à un serment de ne jamais rien divulguer.
    Mais il se trouve que des informations sur la pollution par des mines d'uranium des étangs où la ville de Limoges puise ses eaux de boisson ont été publiées dans le bulletin du SCPRI dans les années 70. Ce bulletin était secret, sauf que le Muséum d'Histoire naturelle en recevait un exemplaire qu'un ami, Michel Genestout, anti-nucléaire militant travaillant au Muséum, lisait attentivement. Il y eut un grand scandale et le ministre de la santé fut contraint d'enjoindre le SCPRI d'ouvrir la distribution de son bulletin… sauf que les chiffres concernant la charge en radium226 des eaux de Limoges disparurent alors du bulletin ! On en resta là.

    Vous avez vu le sort fait à la relation du très grave accident (sur le plan du risque de catastrophe que l'on avait frôlée) qui affecta le réacteur PWR de Chooz en 1968. C'est le hasard qui en a mis en 1976 entre mes mains son compte-rendu en annexe d'un rapport confidentiel d'EDF, rédigé par Henri Procaccia en 1974.

    Les scandales de pollution s'égrènent au fil du temps et il apparaît que plus ils sont graves, moins les autorités sont enclines à en informer le public. En revanche les rapports de l'ASN fourmillent de relations de petits incidents mineurs, comme toute activité industrielle en connaît. Cette avalanche d'informations sans signification particulière tend à noyer le poisson, ou plutôt les gros poissons. C'est l'application bestiale de la loi qui produit ce flux massif de données. L'échelle de classement pourrait aider à se faire une idée de la gravité des incidents et anomalies. Mais elle classe les conséquences et non la gravité intrinsèque de l'événement. L'accident de Chooz serait sans doute classé entre 0 et 2, alors que l'installation se trouvait à quelques heures d'une situation de niveau 7. Dans le même ordre d'idée, les fusions partielles des réacteurs A1 et A2 de Saint-Laurent des Eaux, aisément maîtrisables car touchant des réacteurs à tubes de force, seraient sans doute classées entre 2 et 4. L'appréciation de ce à quoi on a échappé ne dérive donc pas du classement mais d'une analyse fouillée des comptes-rendus, ce qui complique énormément le contrôle indépendant.

    C'est un peu comme si on accordait plus d'importance au froissement de tôle résultant d'une manoeuvre de parking hasardeuse, incident classé 2 puisqu'il y a dommage au véhicule mais pas corporel, qu'à un assoupissement du conducteur sur autoroute, par chance sans conséquence car interrompu avant que le véhicule ne dévie trop de sa voie, qui sera donc classé zéro.

    Ce n'est pas au citoyen qu'il revient d'analyser les incidents dans les installations nucléaires pour se rendre compte de leurs potentialités en terme de danger encouru. C'est à l'Autorité de sûreté de faire le travail et d'en rendre compte. Le citoyen pourra alors se concentrer sur la situation générale des risques engendrés par l'exploitation de toutes ces usines atomiques.

    Ce que l'on connaît des dysfonctionnements, incidents et accidents est donc l'écume, une écume qui cache le gros du contenu.

    Or il y a eu une exploitation politique de l'écume. Lors de la guerre des filières entre EDF et le CEA, il s'agissait pour EDF de décrédibiliser les réacteurs graphite-gaz pour arracher l'achat de la licence Westinghouse et décider d'un programme massif de centrales PWR. On procéda en deux temps : s'allier avec l'industrie belge, Cheval de Troie de l'industrie lourde US en Europe, pour construire Chooz 1 (puis, plus tard, les réacteurs de Tihange). Ce qui permit de contourner l'opposition du Corps des Mines, du CEA, et de De Gaulle (ne pas oublier que Chooz fut construite au milieu des années 60).

    La stratégie faillit capoter à cause de l'accident de 1968, moins d'un an après la première divergence du réacteur. D'où le secret absolu maintenu sur sa gravité intrinsèque. EDF est plutôt un bastion du Corps des Ponts et Chaussées, grand rival du Corps des Mines.

    L'accident d'octobre 1969 est tellement idiot que l'hypothèse qu'il ait été volontairement provoqué est recevable. Il intervint dans la phase paroxystique de la guerre des filières. De Gaulle vient de quitter le pouvoir. Il ne reste que le PC et la CGT à circonvenir, présente en force aussi bien au CEA qu'à EDF, où elle fait la pluie et le beau temps. Boiteux fait comprendre à la section EDF que la filière graphite-gaz n'a aucun avenir à l'export à cause de son caractère proliférant et qu'on trouvera toujours les États-Unis pour en empêcher la diffusion. L'intérêt bien compris du prolétariat est que l'industrie lourde française s'approprie la technologie américaine. L'accident de Saint-Laurent est exploité pour aider à faire passer la pilule en décrédibilisant la technologie. On lui donne un maximum de publicité. Le terrain avait été préparé quelques années avant lorsqu'une fuite sur les conditions hasardeuses de la construction d'EDF 3 de Chinon fut relayée par le Canard Enchaîné en décembre 1966. Une mission du ministère de l'industrie (mon père en faisait partie) vint inspecter le site et constater que des tuyaux destinés au réacteur rouillaient en plein air. La presse satirique était sans doute à cent lieues de se voir comme la courroie de transmission d'une manipulation stratégique de l'opinion (ce ne sont pas quelques microns de rouille sur quelques tuyaux qui auraient affaibli le réacteur).

    Le compromis historique sur lequel tout le monde finalement s'accorda fut de donner au CEA tous les moyens pour engager le développement industriel des surgénérateurs : extension de l'usine de La Hague et adaptation au retraitement des combustibles oxydes (absolument pas prévu au départ), construction de Phénix, accords de Nice pour obtenir le concours surtout financier des Allemands (avec qui on travaillait de concert sur les surgénérateurs depuis le début des années 60 à Cadarache et à Karlsruhe), puis  des Italiens, d'où sortira la NERSA, pour construire Superphénix. La stratégie finalisée au milieu des années 75 consistait à planifier le remplacement progressif des PWR à partir des successeurs de Superphénix, le temps d'avoir constitué un stock de Pu suffisant à partir des PWR puis du retraitement des surgénérateurs (il faut avoir un cœur de réserve avant de faire diverger un surgénérateur, ce qui demande beaucoup de Pu et donc beaucoup d'argent, caché ou non — officiellement, dans les comptes, le Pu est gratuit comme sous-produit d'une opération "écologique", le retraitement des combustibles). Une deuxième extension de l'usine de la Hague, financée par les électriciens étrangers pour retraiter leurs combustibles, fut négociée de haute lutte, ce qui ajoutait potentiellement le Pu des Allemands, des Suédois, des Hollandais, des Suisses, des Belges etc à celui tiré des combustibles EDF. Pareille perspective enthousiasma la CGT, le Corps des Mines et les "visionnaires" qui peuplent les partis politiques et les syndicats, ceux qui aujourd'hui défendent fanatiquement iTER, sans avoir la moindre idée des impasses scientifiques et technologiques dans lesquelles le projet est fourvoyé.

    L'important, on le voit bien, c'est la sauce avec laquelle on nappe la préparation. C'est elle qui emporte la conviction. L'application de la législation sur l'information nucléaire consiste à concevoir la sauce idoine. Comme c'est la secte qui détient la source des informations, elle est à même d'en faire l'usage qui convient le mieux à la réussite de ses projets.

    Pour terminer, la question de l'aide publique cachée dans le coût de production du kWh atomique. Entre 1974 et 2007, les fonds publics alloués à la recherche atomique se montent à 159 milliards d'€ (en gros 6 milliards €/an en monnaie constante). Rapporté à la production cumulée d'électricité atomique, ce chiffre correspond à une contribution publique cachée de 0,019 €/kWh, soit un peut moins de la moitié du coût de production officiel sortie alternateur. Si on y inclut cette subvention cachée, le coût de production du kWh français est un peu supérieur à celui des électriciens allemands… Mais il faut aller plus loin : le courant vendu étant taxé à 30%, le manque à gagner pour les finances publiques est donc de presque 2 milliards €/an en moyenne. Soit une dépense publique totale de 8 milliards €/an… et on pinaille pour savoir si on va augmenter ou non de 2% les plus hauts revenus pour en tirer 300 millions € ! L'écume, toujours l'écume…

    Morale de ce tour de passe-passe : la technique atomique n'est pas mature au sens où aucune autre technologie de production industrielle d'électricité, active depuis plus de 40 ans, fait appel aux fonds publics à un tel niveau pour financer ses recherches et développement. Pour preuve : au niveau mondial, les recherches sur la fission et la fusion absorbent depuis cinquante ans entre 50 à 60% de tous les budgets publics de recherche dans le secteur de l'énergie pour une production actuelle d'électricité inférieure à 2,5% de la production d'énergie finale sur Terre.

    Ces chiffres traduisent en partie le niveau de risque accepté, puisqu'une grande part de ces recherches portent sur l'amélioration de la sûreté des installations. La boucle se referme : l'information sur les incidents et pépins sert ici de diversion. C'est structurellement que la sûreté est problématique, pas dans le détail des incidents.

    Yves Lenoir.


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