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    Les véritables dimensions de la catastrophe de Tchernobyl

    Jusqu'à sa mort en Août 2008, le Pr V.N. Nesterenko a pris fait et cause de la catastrophe de Tchernobyl. Il avait apporté son soutien à l'organisation Independent Who à Genève. ( Voir rubrique : Nucléaire – Indépendance pour l'OMS )

    Sa lettre ci-dessous apporte un éclairage sans appel sur cette catastrophe.

    Gaulois.

    V.N. NESTERENKO  devant l'OMS à Genève

    10 février 2012

    Lettre du Professeur Vassili Nesterenko à Wladimir Tchertkoff, Solange Fernex et Bella Belbéoch.

    Chers collègues,

    Bien peu sont encore en vie aujourd’hui de ceux qui, dès les premiers jours de la catastrophe de Tchernobyl, participèrent directement à l’estimation de la situation radiologique au bloc 4 de la centrale atomique de Tchernobyl, ainsi qu’aux actions visant à prévenir la dégradation de cette catastrophe en explosion atomique.

    Par malheur l’académicien Valeri Legassov, radiochimiste de talent, nous a quittés un an après la catastrophe. Il était, comme moi, membre du Conseil interministériel à l’énergie atomique d’U.R.S.S. Dès avant l’accident de Tchernobyl, à nombre de réunions du Conseil présidées par le ministre de la construction mécanique moyenne, Efim Slavski, en présence de l’académicien Anatoli Alexandrov, Legassov a exigé le durcissement des mesures de sécurité de l’exploitation de la centrale atomique de Tchernobyl qui dépendait du Ministère d’Energétique d’U.R.S.S. (ministre Piotr Neporojni).
    Je vais donc essayer de reconstituer à l’aide de mes archives (notes de 1986) la chronologie des événements et je décrirai les mesures prises par le Gouvernement d’U.R.S.S. et la Commission Spéciale du Conseil des Ministres pour essayer de localiser l’accident survenu à la centrale de Tchernobyl.

    Le 27 avril 1986 je pris l’avion pour Moscou où je devais me rendre pour affaires. Je remarquai dans l’avion que mon dosimètre de poche donnait des valeurs bizarres : une très grande puissance de dose (des centaines de fois supérieures à ce qu’on observe d’ordinaire à une altitude de 8 000 mètres). Je me dis que mon appareil était hors d’état.

    Le matin du 28 avril je me rendis au Kremlin, à la Commission militaro-industrielle du Conseil des Ministres de l’U.R.S.S., pour y régler des questions urgentes ayant trait aux essais de la centrale atomique mobile « Pamir » dont j’étais le constructeur en chef. C’est là que j’appris l’angoissante nouvelle : un accident était arrivé à la centrale atomique de Tchernobyl, un incendie s’y était déclaré, et le matin du 26 avril une Commission gouvernementale s’y était déjà rendue en avion.

    Je connaissais bien la construction du réacteur R.B.M.K. dans lequel on utilise comme modérateur de neutrons plusieurs milliers de tonnes de graphite. On sait que lorsque le réacteur fonctionne dans son régime normal, tout le graphite est contenu dans un cylindre d’acier. Le ralentissement des neutrons dans le graphite fournit 6 à 7% de toute la puissance du réacteur. Pour maintenir la température de travail du graphite à 500-600°C, le cylindre à graphite est rempli d’un gaz inerte : un mélange d’azote et d’hélium. Le fluide caloporteur (eau) circule à l’intérieur de l’assemblage de graphite.

    On sait que l’accident s’est produit à cause d’erreurs du personnel qui effectuait une expérience nucléairement dangereuse : il s’agissait de voir comment, en cas d’arrêt d’urgence du réacteur, on pouvait utiliser le dégagement calorifique résiduel pour la production supplémentaire d’énergie électrique.

    Les barres absorbantes utilisées dans ce réacteur étaient raccourcies et sans bouts en graphite devant remplir le canal au moment de la sortie de la barre du coeur du réacteur ; par conséquent au moment de la sortie des barres le canal se remplissait d’eau (le fluide caloporteur).

    Le protocole de l’expérience avait été soumis par la direction de la centrale atomique de Tchernobyl au ministère, au constructeur en chef (l’académicien Nikolai Dollejal), et au responsable scientifique du réacteur (l’académicien Anatoli Alexandrov). N’ayant pas reçu de réponse positive écrite, la direction de la centrale de Tchernobyl prit malgré tout la décision d’effectuer le 25 avril 1986 les expériences prévues.
    Mémorial de Tchernobyl, Kiev @ AP Photo/Efrem Lukatsky, thejournal.ie

    Le réacteur R.B.M.K. se distingue par un enrichissement relativement faible du combustible (1,8% en uranium 235) et des coefficients positifs de température fort importants, surtout aux niveaux de puissance peu élevés du réacteur.

    En été 1986, après l’accident, le ministre de construction mécanique moyenne, E. Slavski, me montra tout le programme de l’expérience. Selon ce programme il fallait abaisser la puissance du réacteur jusqu’à 800 Mw puis, à partir de ce niveau de puissance, étudier après le lâchage des barres du système de sécurité la marche par inertie du turbogénérateur pour déterminer la quantité d’énergie électrique produite.

    Au moment de l’expérience, la puissance du réacteur chuta jusqu’à 60-80 Mw et selon les lois de physique le réacteur tomba dans un « trou d’iode ». Dans cette situation il fallait arrêter le réacteur, attendre 2 ou 3 jours que les isotopes d’iode à vie brève se désintègrent et que la puissance revienne à son niveau normal.

    Selon les dires des participants de l’expérience, le personnel de la centrale atomique a extrait les barres compensatrices du cœur du réacteur et mis en marche les pompes de circulation complémentaires pour amener de l’eau dans le réacteur. La radiolyse de la vapeur dans le canal fit se former un mélange détonnant d’hydrogène et d’oxygène qui provoqua la première explosion thermique au sein du réacteur.

    Il y eut une déviation du flux de neutrons dans le réacteur, l’eau qui avait rempli les canaux libérés des barres absorbantes se mit à bouillir. En 3 ou 5 secondes la puissance du réacteur se vit centuplée. Les éléments combustibles en céramique (en bioxyde d’uranium) à basse conductibilité calorifique furent rapidement détériorés par les énormes tensions thermiques.

    On sait que la décomposition de l’eau se produit avec le plus d’efficacité sur les éclats de combustible. Suivit une seconde déflagration du mélange détonnant qui déchira l’enveloppe hermétique du graphite et fit éclater la dalle de béton supérieure (environ 1200 tonnes ; elle se trouve aujourd’hui encore inclinée à 60°). L’air eut ainsi accès au réservoir de graphite. Lorsqu’il brûle dans un milieu d’air, le graphite donne une température allant jusqu’à 3600-3800°C. À cette température les enveloppes de zirconium des éléments combustibles et des tubes de force dans le graphite jouèrent le rôle de bougies d’allumage et de catalyseurs, contribuant au développement ultérieur de l’accident.

    Les 1700 canaux actifs du réacteur contenaient 192 tonnes d’uranium (enrichis à 1,8% d’uranium 235). De plus les canaux de maintien contenaient les assemblages de cartouches déjà utilisées qui avaient été déchargées du réacteur.

    Sous l’effet de la grande température du graphite en feu, les canaux du combustible se sont mis à fondre (comme les électrodes dans l’arc voltaïque) et le combustible fondu commença à couler en bas et à s’infiltrer dans tous les orifices des câbles électriques.

    Le réacteur reposait entièrement sur une dalle de béton de 1 mètre d’épaisseur. En bas, sous le réacteur, on avait construit de puissantes chambres de béton pour la collecte des déchets radioactifs.

    Comme le personnel continuait à pomper l’eau dans le réacteur avec les pompes de circulation, l’eau s’infiltra bien sûr dans ces souterrains en béton armé. Un grand risque apparut : si la masse en fusion perçait la dalle de béton sous le réacteur et pénétrait dans ces chambres de béton, il pouvait se créer des conditions favorables à une explosion atomique. Les 28-29 avril 1986 les collaborateurs du département de la physique des réacteurs de l’Institut de l’énergie atomique de l’Académie des sciences de Biélorussie ont fait des calculs qui montrèrent que 1300-1400 kg du mélange uranium+graphite+eau constituaient une masse critique et une explosion atomique d’une puissance de 3 à 5 Mégatonnes pouvait se produire. Une explosion d’une telle puissance pouvait provoquer des radiolésions massives des habitants dans un espace de 300-320 km de rayon (englobant la ville de Minsk) et toute l’Europe pouvait se trouver victime d’une forte contamination radioactive rendant la vie normale impossible.

    Je fis un rapport sur les résultats de ces calculs le 3 mai 1986 à une réunion chez le premier secrétaire du C. C., N. Sliounkov. Voici quelle était mon estimation de la situation que j’exposai à cette réunion : la probabilité d’une explosion atomique n’était pas grande car au moment de l’explosion thermique tout le cœur avait été mis en pièces et dispersé non seulement à l’intérieur du réacteur mais sur tout l’espace industriel entourant la centrale.

    On me demanda pourquoi je ne garantissais pas à 100% qu’une explosion atomique ne pouvait avoir lieu à Tchernobyl. Je répondis que pour cela il fallait connaître l’état de la plaque de béton sous le réacteur. Si la plaque n’avait aucune brèche, aucune fente ou crevasse et si des fentes n’allaient pas apparaître plus tard, on pouvait affirmer qu’il n’y aurait pas d’explosion atomique.

    Il y a une chose que je sais pour sûr : des milliers de wagons de chemin de fer avaient été réunis autour de Minsk, Gomel, Moguilev et les autres villes se trouvant dans un rayon de 300-350 km de la centrale de Tchernobyl pour l’évacuation de la population si une telle nécessité se présentait.

    On s’attendait à ce que l’explosion puisse avoir lieu les 8 ou 9 mai 1986. C’est pourquoi toutes les mesures possibles furent prises pour éteindre avant cette date le graphite qui brûlait dans le réacteur. On amena d’urgence à Tchernobyl des dizaines de milliers de mineurs des mines des environs de Moscou et du Donbass pour qu’ils creusent un tunnel sous le réacteur et installent un serpentin de refroidissement pour refroidir la dalle de béton du réacteur et exclure toute possibilité de formation de fentes dans cette plaque. Les mineurs durent travailler dans des conditions infernales (haute température et haut niveau de radiation) pour sauver la plaque de béton de la ruine. Il est impossible de surestimer ce que ces hommes pleins d’abnégation ont fait pour prévenir une éventuelle explosion nucléaire. La plupart de ces jeunes gens sont devenus invalides, nombre d’entre eux sont morts à l’âge de 30-40 ans.

    Il est évident que la situation radiologique dans le réacteur était terrifiante. Comme un accident de cette envergure n’avait pas été prévu au moment de l’élaboration du projet, il n’y avait pas à la centrale de Tchernobyl d’appareils dosimétriques capables de mesurer des niveaux de radiation aussi élevés.

    C’est pour cette raison qu’on m’amena en hélicoptère de Minsk à Tchernobyl dans la nuit du 1 mai. Dans l’hélicoptère nous avions installé le spectromètre-gamma pour la mesure de doses puissantes que possédait notre Institut et qui devait équiper la centrale atomique « Pamir » dont le réacteur avait une défense biologique incomplète et de forts niveaux d’irradiation.

    En survolant le réacteur à l’aube du 1 mai avec l’académicien Legassov, nous réussîmes à mesurer la puissance d’irradiation sur le toit du réacteur qui était de 12 000 - 14 000 R/h (la puissance mortelle pour un homme est de 600 R/h). Pendant le survol du réacteur d’abord à 300 m. d’altitude, puis à 150 m. la puissance de dose à l’intérieur de l’hélicoptère s’était élevée respectivement jusqu’à 100-400 R/h.

    Les académiciens Legassov et Guidaspov proposèrent de pomper du gaz carbonique dans les ruines du réacteur (considérant qu’il repousserait l’air), de verser de l’hélicoptère du sable et de la poudre de dolomie sur le graphite en feu, ce qui devait éteindre le graphite.

    Dans les premières heures qui suivirent l’accident on avait déversé sur le réacteur en feu plusieurs milliers de tonnes de plomb pour éviter une explosion atomique. Ce plomb s’évapora, s’éleva dans les airs et retomba dans les régions sud de la Biélorussie, ce qui est une des causes du taux élevé de plomb dans le sang des enfants des districts administratifs de Braguine, Khoiniki et Narovlia.

    On sait que le 7 mai 1986 l’incendie qui faisait rage dans le bloc 4 de la centrale atomique de Tchernobyl fut éteint. Pourtant il y eut encore plusieurs rejets de gaz radioactifs en provenance du réacteur et le service de radioprotection de notre Institut enregistra une augmentation de 3 à 4 fois de la contamination radioactive dans le district de Narovlia (70 km de la centrale de Tchernobyl).

    L’exploit des centaines de milliers de jeunes gens - pompiers, soldats, mineurs¬ « liquidateurs » de ce terrible accident, ne connaît pas son pareil.

    Selon l’estimation des physiciens, il y avait dans le réacteur de la centrale de Tchernobyl près de 400 kg de plutonium. On estime que près de 100 kg de plutonium ont été rejetés dans l’environnement au moment de l’incendie (1 microgramme de plutonium est une dose mortelle pour un homme pesant 70 kg).

    Mon opinion est que nous avons frisé à Tchernobyl une explosion nucléaire. Si elle avait eu lieu, l’Europe serait devenue inhabitable.

    Une idée dangereusement fausse fait son chemin en Occident : du moment que les réacteurs de la centrale de Tchernobyl sont arrêtés, il paraît qu’il n’y a plus de risque d’explosion atomique. Or tant que le combustible nucléaire se trouve à l’intérieur du réacteur en ruines, il présente un danger non seulement pour l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie mais pour les populations de l’Europe entière.

    Les peuples d’Europe devraient selon moi être infiniment reconnaissants aux centaines de milliers de liquidateurs qui au prix de leur vie sauvèrent l’Europe d’un malheur atomique gravissime.

    Selon la déclaration faite en 1996 par la direction de l’association « Union de Tchernobyl », plus de 20 000 hommes de 30 à 40 ans qui avaient participé à la liquidation des conséquences de Tchernobyl étaient morts à cette date.

    Dans le rapport national intitulé « Les conséquences de Tchernobyl au Bélarus 17 ans après » (Minsk, 2003) on note une augmentation du nombre des cas de toutes les espèces de cancers (cancers du colon, des poumons, de la vessie, de la thyroïde) supérieure à celle observée chez les habitants des régions non contaminées, et ce d’une valeur statistiquement fiable. On prévoit avant 2030 et rien qu’au Bélarus le développement de 15 000 cas de cancers de la thyroïde induits par la situation radiologique.

    Les enfants constituent la partie la plus vulnérable de la population du Belarus. Selon les données officielles du ministère de la Santé du Bélarus, si en 1985 85% des enfants étaient en bonne santé, en 2000 il y en a moins de 20% dans tout le pays et moins de 10% dans le district de Gomel.

    Voilà pourquoi il est nécessaire d’organiser d’urgence la protection radiologique des 500 000 enfants qui habitent dans les territoires contaminés du Belarus.

    V.N. NESTERENKO , janvier 2005.

    Membre-correspondant de l’Académie des sciences du Belarus, Professeur, docteur ès sciences techniques, « Liquidateur » des conséquences de l’accident survenu à la centrale atomique de Tchernobyl en 1986. Vassili Nesterenko est mort le 28 août 2008.

    Sources : Revue Artefacte, travail, art, science… société, n° 2, décembre 2011, disponible sur :

    http://www.artefacte-asso.com/

    Voir sur ce même sujet l’article de Françoise Paul-Lévy, Complément d’une lettre et Aux sauveteurs de Tchernobyl, in Artefacte, n° 2, décembre 2011. Ce texte a également été diffusé sur le site tchernobyl.verites.free.fr. Commentée et accompagnée de schémas, sur le site dissidentmedia.org/infonucleaire.

    URL de cet article 15805
    http://www.legrandsoir.info/les-veritables-dimensions-de-la-catastrophe-de-tchernobyl.html

     

     

    Complément d’une lettre par Françoise PAUL LEVY

        C’est pas facile le boulot de citoyen, celui qui fait qu’on cherche à s’informer pour et avant de juger et que plus ou moins on y arrive. C’est pas pour s’excuser, c’est seulement un constat, qu’il s’agisse de la vie à peu près ordinaire ou d’événements qui n’en font pas partie. La catastrophe de Tchernobyl le montre amplement.
        Le 26 avril 1986, explosion thermique 1 à la centrale électrique de Tchernobyl du réacteur nucléaire n° 4,  entré en fonction en 1983 2 . Déjà là les difficultés : c’est grâce à V. Nesterenko que je viens seulement de lire que j’ai appris la distinction à faire entre thermique et nucléaire mais dire que je comprends exactement serait mentir. À une exception près : que si l’explosion avait été nucléaire, si les hommes qui sont intervenus sur les lieux n’avaient pas fait tout ce qui était possible pour empêcher que de thermique, elle devienne nucléaire et n’y avaient pas réussi au prix et au mépris du danger pour leurs vies, une telle explosion « pouvait provoquer des radiolésions massives des habitants dans un espace de 300-320 km de rayon (englobant la ville de Minsk) et toute l’Europe pouvait se trouver victime d’une forte contamination radioactive rendant la vie normale impossible » (citation de la lettre-document de Vassili Nesterenko, datée de 2005). C’eut été eux et nous dans le pire, un pire qui littéralement excède ce que je et sans doute nous tous pouvons concevoir. Grâce à eux, ce pire là a été évité et le pire qu’ils affrontent, c’est chez eux qu’il est resté. Ça vaudrait bien une minute mondiale de silence tous les 7 mai, vous ne sentez pas ? Pensons-y. Cette nécessité de silence me saisit, c’est un obstacle à franchir pour continuer d’écrire ; ce que je veux pourtant ; en exprimer la difficulté pour fabriquer une médiocre passerelle. La centrale de Tchernobyl est dite électrique ; naguère j’eusse dit centrale nucléaire mais ce sont les réacteurs qui le sont. Électrique parce qu’elle produit de l’électricité. Nucléaire civil, alors comme on dit ? Mais je lis chez Y. Lecerf et E. Parker, dans un passage un peu alambiqué que « tous les réacteurs soviétiques du même type que celui de Tchernobyl sont issus d’une technique à usage militaire et parfois même encore utilisés à des fins miliaires en URSS »3 . Et chez V. Nesterenko ceci : « Le matin du 28 avril je me rendis au Kremlin, à la Commission militaro-industrielle du Conseil des Ministres de l’URSS, pour y régler des questions urgentes ayant trait aux essais de la centrale atomique mobile « Pamir » dont j’étais le constructeur en chef. C’est là que j’appris l’angoissante nouvelle : un accident était arrivé à la centrale atomique de Tchernobyl, un incendie s’y était déclaré, et le matin du 26 avril une Commission gouvernementale s’y était déjà rendue en avion ». Commission militaro-industrielle donc ; toutes les centrales atomiques en dépendaient- elles ?

    Mais à date actuelle,  ailleurs dans le monde, comment ça se passe, comment ça s’organise ? Y a-t-il l’équivalent de cette commission ou y a-t-il séparation stricte du nucléaire militaire et civil ? Qui nous le dira ? Nucléaire civil, ça fait moins peur que l’autre, à tort peut-être mais si de fait c’est plutôt militaro- industriel, ça veut, ça voudrait dire quoi ? Qui nous le dira ? Encore que civil, si proche de civilité et de civilisation, c’est pas forcément le terme le plus approprié quand on sait que les enfants dans les régions contaminées naissent avec des malformations et grandissent comme des vieillards mais si ça peut aussi faire le rapprochement avec civisme et indiquer que les gens qui y bossent ont en eux l’esprit civique, tant mieux. Je me sens dans tout ça dépassée et dans tout ça citoyenne comment ? Qui me le dira ?
        Maintenant l’explosion du 26 avril. Pas une mais deux (voir le document de V. Nesterenko) avec destruction d’éléments du bâti et incendies ; et avec dans le documentaire réalisé par T. Johnson l’indication que le sol de la centrale se met à trembler4.  Or : « Je fis un rapport sur les résultats de ces calculs le 3 mai 1986 à une réunion chez le premier secrétaire du CC5 , N. Sliounkov. Voici quelle était mon estimation de la situation que j’exposai à cette réunion : la probabilité d’une explosion atomique n’était pas grande car au moment de l’explosion thermique tout le cœur avait été mis en pièces et dispersé non seulement à l’intérieur du réacteur mais sur tout l’espace industriel   entourant  la  centrale.  On  me  demanda  pourquoi   je  ne garantissais pas à 100% qu’une explosion atomique ne pouvait avoir lieu à Tchernobyl. Je répondis que pour cela il fallait connaître l’état de la plaque de béton sous le réacteur. Si la plaque n’avait aucune brèche, aucune fente ou crevasse et si des fentes n’allaient pas apparaître plus tard, on pouvait affirmer qu’il n’y aurait pas d’explosion atomique » (même document). Il faut admettre qu’il y avait une incertitude sur les fentes puisque : « Il y a une chose que je sais pour sûr : des milliers de wagons de chemin de fer avaient été réunis autour de Minsk, Gomel, Moguilev et les autres villes se trouvant dans un rayon de 300-350 km de la centrale de Tchernobyl pour l’évacuation de la population si une telle nécessité se présentait. ». C’est-à-dire en cas d’explosion atomique.     Et il écrit encore : « Mon opinion est que nous avons frisé à Tchernobyl une explosion nucléaire. Si elle avait eu lieu, l’Europe serait devenue inhabitable. » La date butoir c’était le 8 mai : en quelques jours les liquidateurs ont évité le pire du pire. Coïncidence que j’ai envie de noter : selon T. Johnson, réalisateur d’un documentaire intitulé La bataille de Tchernobyl, cette centrale porte un nom : celui de Lénine ; c’est la centrale Lénine mais l’usage courant a retenu le nom du lieu, Tchernobyl ; au passage noter également que parmi les premiers arrivés, il y avait : les petits groupes de cinq qui faisaient la garde du parti communiste en cas de coup dur.   
       
        L’explosion condense plusieurs drames de niveaux et de nature différents, celui du nucléaire et de ses dangers, celui de l’Ukraine où se trouve la centrale, celui des risques courus par les populations qui se trouvaient dans sa proximité ; celui de l’Union Soviétique ; celui du gouvernement Gorbatchev dont on pouvait attendre une sorte de renouveau quoique sur ce point les avis divergent mais sur lequel peut-on raisonnablement penser la catastrophe n’a pu que lourdement peser, immédiatement évidemment  et probablement jusqu’à sa démission en 1991 ; drame de ceux que l’on a appelés les liquidateurs et dont la grandeur n’apparaîtra ou ne m’apparaitra qu’au bout de longues années, vingt ans plus tard, vingt ans trop tard ; et puis avec le nuage qui s’est formé et s’est élevé dans l’atmosphère, drames tout de suite perçus des particules radioactives et de leurs retombées en Union Soviétique, en Europe ou encore ailleurs dans le monde, étendant les menaces, variables certes, à d'autres populations. Stupeur et nécessité de savoir ; et de savoir quoi faire.
        Peut-on faire confiance aux informations officielles qu’elles viennent d’Union Soviétique ou d’ailleurs ? Aux journalistes ? Aux spécialistes ? Dès les premiers jours des contradictions apparaissent  et ça va durer longtemps. Il y a celles qui tendent à minimiser l’accident et celles qui le maximisent mais sa mesure réelle échappe. Pour là-bas et pour ici, la vérité est un besoin, une urgence et on a le sentiment qu’elle est, comme souvent, difficile à saisir. 

        En France, il y aura la querelle du nuage avec ses aspects sérieux et ses côtés loufoques. Au mois de mars de cette même année, les élections législatives ont été favorables à la droite : gouvernement de J. Chirac et cohabitation. J’aimerais savoir si Monsieur Mitterrand et Monsieur Chirac ont parlé ensemble du nuage. De toute façon, outre les autres motifs, il y a le plus souvent dans l’air, prête à servir, l’idée que les gens comme vous et moi sont facilement sujets à la panique et qu’il faut nous en préserver, enfants que nous sommes ; alors que de mon point de vue, erroné peut-être, ce n’est pas la rétention mais la diffusion des informations qui évite les effets de panique, en nous permettant de saisir la situation au lieu d’errer d'un préjugé à l’autre.
        En mai 1986, se crée la Criirad, un groupe de physiciens et de chercheurs  indépendant et c’est un contrepoids bienvenu au SCPRI dont les agents missionnés font serment de secret 6 . Les débats les plus pénibles dont certains inacceptables, portent sur le nombre des morts, des blessés, des malades provoqués par la catastrophe de Tchernobyl : s’il y a un domaine dans lequel l’honnêteté devrait prévaloir sans difficulté, c’est bien celui-là ; depuis le début et à tout moment. Si l’Union Soviétique n’existe plus, les territoires touchés, eux, demeurent et c’est là-bas d’abord que les gens vivent et meurent avec le désastre de Tchernobyl. 
       
        Et pourtant : dés l’accident connu, deux chiffres concernant le nombre immédiat  des morts : 2 ou 2000 ?7  Qui croire et quoi croire ? Au bout de quelques temps, c’est 2 qui s’impose. Depuis, avoir à constater que les affrontements demeurent, que la réalité et la vérité si dépendantes l’une de l’autre ont bien du mal à se faire connaître et reconnaître, en particulier dans les dix premières années ; et par exemple s’agissant des organisations internationales liées à l’O.N.U. : apprendre par le documentaire de W. Tchertkoff, Controverses nucléaires et par Michel Fernex que les actes du congrès de  l’O.M.S. (Organisation mondiale de la santé ; mondiale, on lit bien)  tenu à Genève en 1995 n’ont pas été publiés en raison d’un accord ancien entre l’O.M.S. et l’A.I.E.A. (Agence internationale pour l'énergie atomique ; internationale, on lit bien) qui donnait à cette agence droit de contrôle sur la diffusion des données recueillies par l’O.M.S. lorsque l’énergie atomique était en cause ; dans le même documentaire, apprendre du Docteur Nakajima - ancien directeur de l’O.M.S. -que l’O.M.S. et l’A.I.E.A. constituent des départements de l’O.N.U. mais que l’organisation de santé dépend du Conseil pour le développement économique et social tandis que l’agence elle relève du Conseil de sécurité, ce qui donne un accès fut-il vague aux priorités et aux systèmes d’autorité. Mais ce documentaire, c’est en 2011 seulement que je l’ai vu.
        Un peu plus tôt mais si tard déjà, avoir aussi à constater que les victimes ont dû et doivent se battre pour faire reconnaître  qu’elles  le  sont et à l’égard des pouvoirs dans ces
    régions et à l’égard des organisations internationales. Ce seul constat est déjà une désolation.
        Mais il y a concernant les liquidateurs des faits que ni nous ni les générations qui nous suivront ne doivent oublier : ils ont donné volontairement ou sur ordre leurs vies pour leur pays et pour nous, ici en Europe. Pour ce qui me concerne, il a fallu qu’en 2006, il y a cinq ans V. Kitaev vienne à Toulouse pour qu’enfin je commence à comprendre. V. Kitaev était alors et est sans doute encore président de l’association Union Tchernobyl de la région de Moscou qui cherche à défendre les droits de ceux que l’on a appelés les liquidateurs. Liquidateurs ? Ce mot  en russe dit peut-être exactement ce qu’il faut mais en français résonne bizarrement : dit-on liquidateurs de Fukushima ? À-t-on dit liquidateurs pour les pompiers des Twin Towers ? Dire sauveteurs pour ceux qui sont intervenus à Tchernobyl. Monsieur Kitaev est allé dans plusieurs villes de France. C’est le 12 avril qu’il est à Toulouse, invité par les associations Les Amis de la terre et Sortir du nucléaire. Il ne parle pas le français. C’est Carine Clément qui assure la traduction. Ses vêtements, ses attitudes, sa voix manifestent de la simplicité, de la volonté, de la modestie et presque de la timidité. Certes, il ne se prend pas pour un héros, peut-être parce qu’à la différence de tant d’autres qu’il a connus lui vit encore. Avec lui et par lui, le bouleversant entre et reste dans la salle où nous sommes. V. Kitaev est présent pour soutenir la cause des liquidateurs-sauveteurs.  Il parle des vivants et des morts, de la situation des malades, des promesses faites et non tenues, des difficultés. Comme s’il s’agissait d’oublier en les oubliant.
        
        Pompiers, volontaires, pilotes d’hélicoptères, soldats appelés et réservistes,  mineurs, spécialistes venus creuser un tunnel. Combien étaient-ils engagés dans cette guerre avec la centrale ? 600 000, 800 000, un million ? Les chiffres varient. Combien sont morts ou invalides 20 ans après ? Selon  Monsieur Kitaev et son association 25 000 pour les uns et plus de 160 000 pour les autres. Ils nous ont protégés. Ce même soir, au cours de cette même réunion  le documentaire Le Sacrifice a été diffusé et par lui des images d’Anatoli Saragovietz qui aimait tant la vie et qui était en train de la perdre à cause de son intervention à la centrale et de la maladie des rayons, comme certains l’appelle. Alors j’ai décidé une toute petite chose : leur écrire, faire signer cette lettre par d’autres et l’envoyer à celui qui est venu nous parler, à son nom et à l’adresse à Moscou de l’Union Tchernobyl. En un jour et demi plus de 100 personnes l’avaient cosignée. Elle est partie en recommandé par le courrier de l'Université. Elle n’est jamais arrivée. Après une réclamation, les feuillets de recommandation et la lettre sont revenus. Que s’est-il passé ? Je ne sais. Un incident au départ ou à l’arrivée ? Il aurait fallu l’énergie de chercher. Je ne l’ai pas eue : j’étais devenue malade et une lettre vingt ans après, c’était si peu.  J’ai abandonné, pas bien contente de moi à cause des signataires et avec nostalgie parce qu’ici en 2006,  les liquidateurs-sauveteurs et leur action étaient plutôt négligés. Quelques personnes avaient fait des copies, envisageaient de recueillir des signatures et d’en faire envoi de leur côté. Peut-être celles-là sont-elles parvenues à leur destination.

    Frédéric a jugé qu’Artefacte pouvait publier cette lettre mais j’ai voulu la compléter. On a le choix de respecter, d’admirer ces jeunes hommes, de les accueillir dans nos cœurs ou bien de ricaner en jugeant qu’ils ont été bien cons de risquer leurs santés ou leurs vies pour les autres et qu’à leur place on se serait taillé le mieux qu’on aurait  pu. Chacun a le choix. Mais quel qu’il soit, ici où nous sommes, nous sommes face à ceci qu’ils ont aussi sauvé l’Europe. Est-ce qu’il peut y avoir des ricaneurs assez ricaneurs pour devoir leur sauvegarde à ces jeunes hommes des premières heures et des premiers jours et ne pas le reconnaître ? Pourtant ni vous ni moi n’avons fait grand chose. Leur dire merci avant qu’ils ne meurent, ce presque rien nous ne l’avons pas fait. Le nuage oui nous a préoccupés, la centrale, le réacteur, la contamination, les civils.
        Mais  les volontaires,  « éduqués par le parti » à faire simplement leur devoir comme le dit l’un d'eux ? Et tous les autres, décidés ou  par obligation  qui sont allés faire le boulot, le terrible boulot par patriotisme et par altruisme, mal informés, mal protégés ? La situation imposée par la catastrophe de Tchernobyl était, on en convient aujourd’hui, tout à fait inédite, rendant vaines probablement les dispositions prévues antérieurement eussent-elles été améliorées et renforcées, comme le voulait V. Legassov. On peut faire une sorte de maladroit rapprochement avec le tsunami qui nous a-t-on dit a pris de cours à Fukushima les exploitants de Tepco. Sauf si V. Legassov avait imaginé un accident proche de celui qui a eu lieu auquel cas la responsabilité de ceux qui n’en auraient pas tenu compte serait lourdement engagée et on peut penser que cela se saurait. V. Ternienko pour sa part indique qu’« un accident de cette envergure n’avait pas été prévu au moment de l’élaboration du projet ». Et c’est bien l’inédit qui fait aujourd’hui  consensus. Qui peut savoir quoi faire dans une situation inédite ? J’aimerais tellement qu’il y ait une réponse à cette question. On a reproché et on reproche encore aux autorités soviétiques d’avoir envoyé au casse-pipe un si grand nombre de jeunes hommes et on reconnaît que les consignes étaient de limiter l’exposition à quelques secondes et à quelques minutes. Quel était le moins épouvantable des choix ? Beaucoup de gens et peu de temps, en comptant sur la brièveté comme une chance possible ou moins de gens et plus longtemps que délibérément ainsi on envoyait à une mort certaine ? D’autres situations inédites peuvent-elles se produire ?  Qui nous le dira ? Quels seront alors les choix ? Que se passe-t-il à Fukushima ? Mais autant qu’il faille comprendre l’inédit ne serait pas la seule menace, la répétition le serait aussi. Je lis ceci dans l’ouvrage d’Y. Lecerf et E. Parker, très défenseurs du nucléaire civil et d’un leadership français dans ce domaine au titre d'un des scénarios, selon leur expression, qu’ils considèrent comme possibles. C’est à la page 249 ; « le plus simple pour en finir avec le nucléaire européen serait un second Tchernobyl ». Les auteurs envisagent alors deux versions. L’une voudrait qu’il s’agisse « d’un « faux Tchernobyl », d’un simple coup de désinformation. « On laisserait croire qu’un accident grave a eu lieu. On larguerait même quelques saletés dans l’atmosphère pour l’accréditer ». Passons sur le on et le largage et lisons la deuxième version. « L'accident pourrait aussi être véritable et avoir été provoqué par des services secrets dans une installation nucléaire quelconque ». Y. Lecerf et E. Parker (cf la présentation qui est faite d’eux en 4ème de couverture de leur livre) ont été ingénieurs nucléaires et ont exercé différentes responsabilités institutionnelles et ce sont deux hommes qui estiment, on pourrait dire tranquillement, qu’un second Tchernobyl pourrait être du à une action de services secrets. Il convient d’ajouter que pour eux, au moins en 1987 date de leur publication, le premier Tchernobyl n’est pas un accident grave et qu’ils utilisent les termes de « non-événement » pour qualifier peut-être l’accident lui-même et en tout cas ses retombées européennes (voir le premier paragraphe page 229 qui laisse hésitant sur l’extension à donner au « non-événement ») ; de sorte que  le second Tchernobyl qu’ils évoquent ne pourrait, selon eux, doit-on penser, qu’être dépourvu de gravité. Mais quand même : un accident nucléaire mais cette fois provoqué, une action des services secrets : qui pourrait prendre une telle décision si méprisante des gens ordinaires ? Tu te sens les sentiments, les nerfs et les pensées en boule, ne laissant le passage qu’à un seul impératif. Il faut qu’une telle décision, action, situation soient impossibles : à court terme le machiavélisme peut sembler servir mais quoiqu’en disent certains il est je crois bien une marque d’impuissance qui finit par se montrer. En tout cas il faut rendre impossibles ses formes les plus morbides. Il faut que les autorités civiles et religieuses se prononcent ; que les partis politiques, les syndicats, les associations, les clubs de dirigeants prennent position ; que des engagements internationaux nous délivrent de ce genre de menaces ; que l’O.N.U. décide d’un referendum mondial qui nous permette de dire que nous ne voulons pas  d’actes comme ceux-là. Il faut que ceux qui seraient tentés par ces formes de guerre aillent chercher en eux la morale d’y renoncer. Utopies mes il faut ? Mais alors quoi ? Quoi ferra notre protection ? Qui nous la garantira ? Et comment exercer nos droits et nos devoirs de citoyens à l’égard de ceux que nous aimons, de nos semblables et de nous-mêmes ? Parfois je crains que nous comptions bien peu. Si rien ne se fait d’autre que le silence, il sonnerait comme un aveu. 

    Françoise PAUL-LEVY, professeur de Sociologie à l’Université de Toulouse le Mirail

    Début novembre 2011.

     

    1 Lire à ce sujet la lettre du Professeur V. Nesterenko.

    2 Pour la date de 1983, voir Y. Lecerf et E. Parker, L'affaire Tchernobyl, P.U.F., 1987, p.34.

    3 Même ouvrage p.13.

    4 In La bataille de Tchernobyl, 2006.

    5 Comité Central du parti communiste.

    6 Décret paru au J. O. (Journal Officiel ) le 15 juin 1966, article 2.

    7 Même ouvrage de Y. L . et E. P.  pp.9-11.

     


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